L’écho des mots : témoignage d’une pratique hospitalière de l’hypnose conversationnelle

Publié le 02 avril 2026

Ma première rencontre avec l’hypnose a eu lieu lors de mon assistanat d’anesthésie, où j’ai eu l’occasion de participer à des interventions chirurgicales sous hypnose. Cette capacité incroyable du corps à se soustraire de la douleur par l’esprit a été une révélation pour moi. En parallèle, j’ai eu dès ma première année d’assistanat une initiation à la communication thérapeutique. L’objectif était de nous conscientiser à l’influence de nos paroles sur le vécu émotionnel du patient lors de son passage au bloc opératoire. Cela a eu un impact considérable sur ma pratique et c’est de là qu’est venue mon envie d’approfondir mes connaissances en hypnose.

C’est la raison pour laquelle j’ai entrepris une formation de deux ans à l’institut Milton H. Erickson de Liège. Celle-ci a été très enrichissante, notamment parce qu’une partie des cours étaient donnés par des psychologues, ce qui amenait une autre approche du patient et offrait ainsi un regard plus global sur sa situation. A l’époque, en pleine remise en question professionnelle, je ne me destinais pas encore aux soins palliatifs et cette formation venait combler un intérêt personnel pour l’hypnose. Je ne savais pas, alors, comment celle-ci allait prendre forme dans ma pratique médicale, mais je sentais qu’elle serait un atout, qu’importe l’orientation que je prendrais par la suite.

Quand j’ai débuté à l’unité de soins palliatifs l’Acacia, cette formation a pris tout son sens. Au moment où je rejoignais l’équipe, un projet d’intégration de l’hypnose dans les soins était justement en réflexion. Cela a finalement donné lieu à une formation de toute l’équipe à l’hypnose conversationnelle à travers plusieurs modules. A partir de là, l’hypnose a fait partie intégrante de ma pratique hospitalière, mais pas sous la forme que j’imaginais de prime abord.

J’avais une vision idéale de son utilisation au chevet du patient, mais la réalité du terrain m’a vite rattrapée. A l’inverse du personnel infirmier qui pouvait, par exemple, utiliser l’hypnose pour soulager le patient lors d’un geste douloureux, je me retrouvais plus démunie. Car en tant que médecin, je ne réalisais pas d’acte technique dans lequel j’aurais pu intégrer l’hypnose, comme ça pouvait être le cas en salle d’opération pendant mon assistanat. Et, lorsque je rencontrais les patients, la plupart étaient fatigués et faibles, voire parfois inconscients. Dès lors, impossible d’envisager avec eux une séance complète d’hypnose comme apprise lors de ma formation, qui elle rentrait plus dans un cadre d’entretien thérapeutique long. J’ai dû m’adapter, ce qui est encore à l’heure d’aujourd’hui challengeant, notamment parce que depuis peu je n’exerce plus qu’en équipe mobile. Mes passages en chambre sont ponctuels durant le séjour hospitalier du patient, ce qui rend ma pratique de l’hypnose encore plus aléatoire et nécessite de la flexibilité.

Actuellement, je peux dire que j’utilise surtout l’hypnose conversationnelle et que je mets énormément en pratique la communication thérapeutique. Auprès du patient, je suis attentive aux mots que j’emploie et j’évite au maximum les tics langagiers qui parsèment le discours médical, par exemple : ne pas utiliser le mot « petit » à tout bout de champ : « un petit médicament, une petite piqûre, … » qui semble vouloir minimiser un soin, mais ne rassure absolument pas le patient. J’essaie d’employer des mots à connotations positives, comme par exemple d’interroger sur le confort plutôt que sur la douleur. Le cerveau se focalise sur les mots et fait abstraction des négations, dès lors il est plus judicieux de demander à un patient s’il est confortable plutôt que de lui demander s’il n’a pas mal.

J’utilise également beaucoup la reformulation et je suis attentive aux mots choisis par le patient pour parler de sa souffrance et de sa situation, afin de pouvoir les restituer par la suite dans mon discours. Je dois m’assurer d’avoir bien compris ce qu’il m’a dit, pour créer avec lui un lien de confiance et un espace bienveillant où il se sent écouté. Lorsque je suis face à quelqu’un en difficulté respiratoire j’essaie, quand c’est possible, de calquer mon discours sur son souffle pour ensuite modifier progressivement son rythme respiratoire et tenter de l’apaiser. C’est assez efficace, quand je perçois que l’anxiété domine dans les paroles du patient, parce qu’inconsciemment il va se mettre à respirer plus lentement en suivant le rythme de ma voix. Ce sont de multiples outils que j’utilise quotidiennement, parfois de manière automatique parce qu’ils sont entrés dans ma pratique courante, d’autres fois de façon plus sélective et choisie en fonction de qui j’ai en face de moi et si la situation s’y prête. C’est toujours une question d’adaptation au moment.

Parfois je souhaiterais pouvoir exercer des séances plus approfondies auprès des patients plus présents, avoir une demi-heure à consacrer où je pourrais faire une hypnose plus profonde pour les soulager sur certains points, mais la réalité hospitalière ne le permet pas toujours. La charge de travail en équipe mobile est importante, nous avons beaucoup de personnes à accompagner et donc, fixer un autre moment dans la journée afin d’effectuer une séance d’hypnose est complexe. Ça nécessite une organisation différente du travail qui n’est pour le moment pas envisageable.

Lorsque j’exerçais en unité palliative, j’ai eu quelques occasions de le faire car j’avais plus de temps et c’était vraiment enrichissant comme pratique. En témoigne cette expérience vécue auprès d’une patiente inconsciente en fin de vie. Nous n’avions plus de contact avec cette dame depuis deux jours, elle semblait confortable du point de vue douleur mais par moment l’équipe ne la trouvait pas sereine, et ce malgré la médication mise en place. Son mari nous a expliqué qu’elle avait toujours eu très peur de la mort, que c’était un sujet qu’elle n’évoquait pas. J’ai proposé de prendre un temps avec elle, malgré son état inconscient, pour effectuer une hypnose afin d’apaiser son anxiété et favoriser un lâcher-prise.

C’était une situation novatrice pour moi, un peu inconfortable car je me suis interrogée sur la question du consentement de la patiente face à cette hypnose, mais j’ai été rassurée par le discours de son mari qui allait dans ce sens. Finalement, je suis restée auprès d’elle une bonne demi-heure, et j’ai utilisé la métaphore de la vie d’un arbre dans une forêt, et de l’empreinte qu’il laisse avec son départ. Au fur et à mesure, j’ai constaté que la patiente se détendait au niveau des traits du visage et sa respiration était plus calme. Elle est finalement décédée paisiblement dans la nuit qui a suivi, sans nécessité de majorer les doses de la sédation. Je ne saurai jamais ce qui a été perçu par son inconscient lors de cette séance, mais le feedback clinique que j’observais m’a conforté dans l’idée qu’elle était plus sereine. Ça a été un moment hors du temps avec cette dame, une bulle pour moi et je l’espère pour elle, qui aura participé à l’accompagner dans sa fin de vie le plus humainement possible.


Par Sarah Bailleux, Médecin spécialisée en soins palliatifs au sein de l’Equipe Mobile d’Accompagnements et de Soins Continus (EMASC) du CHRSM – Site Meuse et Médecin Référent de l’Equipe de Soutien de PalliaNam.


Cet article est paru dans la revue des soins palliatifs n°70, éditée par la FWSP et les plates-formes de soins palliatifs – Mars 2026