
Le deuil – une expérience intime et non linéaire
Le deuil est une expérience universelle qui traverse nos existences avec en trame de fond la souffrance liée à la perte. Ce processus complexe et douloureux nous confronte à une réalité irréversible : plus rien ne sera jamais comme avant. Nous devons trouver une posture inédite et nous adapter à cette nouvelle vie qui nous est imposée.
Mais qu’est-ce que le deuil au fond ? Perçu comme une période de souffrance associée au décès d’un être cher, le deuil nous touche pourtant plus largement. A tout instant, nous sommes confrontés à la perte d’un proche certes, mais aussi d’un travail ou d’une amitié, l’échec d’un projet ou un changement dans notre quotidien, … Petites et grandes pertes rythment notre vie et nous amènent à expérimenter le deuil. Ni maladie, ni état pathologique, le deuil est une réaction psychique à la rupture, un processus d’adaptation à toute forme de perte. Contraints d’y faire face malgré l’inconfort de ce qui se vit, nous n’avons d’autres choix que de traverser cette expérience qui se présente à nous.
Pourtant, nos sociétés contemporaines peinent à offrir un espace légitime à ce parcours de deuil dont l’expression est souvent banalisée, taboue et reléguée à la sphère intime ou à des temporalités normées. Y être confronté s’avère donc compliqué dans un contexte socio-culturel qui ne nous apprend pas à vivre la perte ; moins encore à l’exprimer.
Exprimer sa souffrance
Profondément individuel et ne répondant à aucun protocole préétabli ou progression linéaire, ce travail intérieur qu’est le deuil présente pourtant un point commun à chacun d’entre nous : il demande à être vécu pleinement. Pour ne pas devenir un fardeau silencieux, l’expression de la douleur et la reconnaissance de nos émotions sont des étapes essentielles et préalables à l’intégration de la perte[1].
S’iI n’existe pas un modèle unique d’accompagnement du deuil, parmi les différentes voies à envisager le long de ce cheminement, l’art-thérapie[2] constitue un langage puissant pour accompagner l’expression des émotions. Existant depuis la nuit des temps, l’art a toujours permis à l’être humain d’exprimer ce qui se vit à l’intérieur de lui, au-delà des mots. L’art-thérapie, si elle repose aussi sur cette idée que la création artistique constitue un langage symbolique des émotions, se distingue toutefois des formes d’art traditionnelles. C’est ici la créativité, comme espace de transformation et mode d’expression symbolique et alternatif qui intéresse, et non le résultat final (la production d’une œuvre ou un rendu esthétique).
Le Carnet de Deuil© : un langage au-delà des mots
Dans cette perspective, le Carnet de Deuil© s’apparente à un dispositif d’accompagnement thérapeutique, offrant un cadre dans lequel l’expression prend une dimension tangible. La diversité des techniques utilisées permet à chacun de traduire son ressenti sans passer par le langage verbal, dans un cadre dépourvu de jugement et de visée esthétique.
Inspiré de la méthode du Journal Créatif d’Anne-Marie Jobin, le Carnet de Deuil© a été conçu par Nathalie Hanot, psychologue clinicienne riche de trente ans d’expérience. Formatrice et animatrice certifiée en Journespace d’expression et d’accompagnement créatif du deuilal Créatif®, ainsi qu’hypnothérapeute, elle a développé cet outil pour répondre aux besoins spécifiques des personnes endeuillées. Son ouvrage, Carnet de deuil : Mieux vivre les pertes et les ruptures par la méthode du journal créatif, détaille cette approche novatrice.
Il s’agit d’un outil qui permet d’accueillir ses émotions, de structurer son récit intérieur et de donner du sens à l’épreuve traversée. Le Carnet de Deuil© offre aux personnes confrontées à la pertes un espace personnel et sécurisé où il est possible de :
- Mettre en mots et en images son ressenti sans crainte du jugement
- Déposer ses doutes, interrogations et souvenirs
- Créer un pont entre passé, présent et avenir et s’autoriser à reconstruire un futur
- Prendre du recul sur son parcours et repérer les évolutions de son vécu
Les exercices proposés dans le carnet favorisent l’introspection et la mise à distance progressive des émotions trop envahissantes. Certains exercices peuvent sembler plus mobilisants que d’autres, non par leur complexité technique, mais par leur capacité à confronter directement à la réalité de la perte et à sa symbolique.
Une structure progressive pour accompagner le deuil
Les étapes proposées dans le Carnet de Deuil© sont structurées selon une progression qui s’inscrit en résonnance avec les théories du deuil développées par Elisabeth Kübler-Ross[3] et Jean Monbourquette[4]. Chaque section du carnet vise à accompagner le cheminement de l’individu dans son processus d’acceptation et d’intégration de la perte grâce à des exercices adaptés :
- Le choc de la perte : prendre conscience de la réalité du décès.
- Le déni : reconnaître l’impact de la perte sur soi-même.
- La ronde des émotions : explorer la colère, la peur, la tristesse.
- L’acceptation : se réapproprier son histoire.
- La découverte du sens de la perte : identifier les apprentissages et transformations personnelles.
- La prise de possession de son héritage : reconstruire de nouveaux repères et entretenir un lien apaisé avec le défunt.
Ces étapes permettent d’accompagner le cheminement intérieur en douceur, en laissant à chacun le temps nécessaire pour apprivoiser sa nouvelle réalité. L’un des principes fondamentaux du Carnet de Deuil© repose sur l’idée qu’il n’est pas nécessaire de mettre en mots son vécu pour en faire une expérience intégrable : le geste créatif devient un langage à part entière et ce travail mobilise des ressources souvent inexploitées par la verbalisation seule.
Une appropriation plurielle du Carnet de Deuil© au sein des plates-formes wallonnes
L’intégration du Carnet de Deuil© au sein des plates-formes wallonnes de soins palliatifs témoigne d’une volonté commune : proposer aux personnes endeuillées un espace d’expression et de transformation respectueux de leur rythme et de leur singularité. Toutefois, si les principes fondamentaux de cet outil sont partagés, sa mise en œuvre varie d’une plate-forme à l’autre en fonction des besoins des participants, des ressources disponibles et des réalités du terrain.
Des formats variés pour répondre à des besoins multiples
Plusieurs plates-formes ont intégré l’outil dans leurs propositions d’accompagnement du deuil. PalliaCharleroi et PalliaNam proposent des sessions en groupe sur deux journées, conformément à la structure définie par Nathalie Hanot, PalliaLux privilégie un accompagnement individuel permettant un travail plus personnalisé sur plusieurs séances et PalliaLiège articule ses interventions autour du public professionnel.
À PalliaNam, des sessions de découverte de l’outil ont également été proposées aux membres du personnel, afin de les sensibiliser à son usage, leur permettre de mieux l’expliquer et le diffuser auprès du public, mais aussi de prendre conscience de sa puissance en tant qu’outil d’accompagnement du deuil.
À PalliaCharleroi, l’outil est proposé une fois par an sous la forme d’un cycle de deux journées successives, permettant une immersion approfondie dans le processus créatif du deuil. Cette offre est ouverte à toute personne en deuil d’un proche, indépendamment d’un suivi préalable par la plate-forme. L’équipe a constaté que la constitution des groupes demeure un défi, le Carnet de Deuil© restant encore peu connu du grand public.
Contrairement à d’autres plates-formes, PalliaCharleroi n’a pas tenté d’ouvrir cet atelier au public soignant, considérant la difficulté pour ces professionnels de se mobiliser sur deux journées complètes. Les contraintes liées aux horaires de travail chargés et aux disponibilités limitées des soignants rendent en effet complexe leur participation à ce type d’atelier.
À PalliaLux, les difficultés à constituer des groupes ont conduit l’équipe à revoir son approche. Depuis 2024, le Carnet de Deuil© est désormais proposé en accompagnement individuel sur un cycle de cinq séances de deux heures, permettant un suivi plus flexible et ajusté aux besoins de chacun. Ce changement a favorisé une intégration plus naturelle de l’outil dans les suivis de deuil déjà existants, en complément des entretiens psychologiques individuels.
A PalliaLiège, l’outil a été principalement utilisé dans un contexte de deuil professionnel, afin d’accompagner les soignants confrontés à des pertes répétées dans leur quotidien. L’atelier a par ailleurs été intégré dans des cycles de formation et de sensibilisation, avec des sessions d’une heure à une demi-journée selon le public visé. En parallèle, des sessions de découverte du Carnet de Deuil© ont été proposées à des étudiants et professionnels lors de colloques et Festival, afin de soutenir les professionnels dans leur vécu de perte tout en leur apportant une meilleure compréhension du chemin du deuil.
Malgré ces différences de mise en œuvre, toutes ces approches poursuivent un même objectif : offrir un espace d’expression sécurisé, respectueux du rythme de chacun, et adapté aux diverses formes de deuil. L’expérience des différentes plates-formes montre que cet outil s’adapte aussi bien aux personnes endeuillées qu’aux professionnels confrontés à des deuils répétés. Il constitue un support d’exploration introspective et d’expression des émotions mobilisant des techniques inspirées du Journal Créatif pour accompagner les personnes en deuil, en complément des suivis psychologiques individuels ou des groupes de parole par exemple. Cette pluralité d’utilisations témoigne de la souplesse et de la richesse de cet outil.
Un outil encore méconnu du grand public
Malgré son efficacité et les retours positifs des participants, l’offre d’ateliers reste difficile à rendre visible. Plusieurs plates-formes rapportent des difficultés à constituer des groupes, non par manque d’intérêt, mais par méconnaissance de l’outil ou difficulté à libérer du temps dans les institutions pour permettre aux soignants de faire ce travail de deuil. Beaucoup de personnes endeuillées hésitent à s’engager dans un processus qui repose sur des techniques créatives, souvent perçues comme étrangères à un travail thérapeutique structuré.

Comme le soulignent les équipes, le Carnet de Deuil© se situe à la croisée de l’art-thérapie et du journal intime, ce qui peut susciter des appréhensions. Certains participants expriment même leur surprise après coup, regrettant de ne pas avoir découvert cet outil plus tôt. Cette réaction souligne l’importance de développer des actions de sensibilisation pour lever les freins liés aux idées reçues sur l’accompagnement du deuil.
Si son développement rencontre encore des résistances, il constitue une voie précieuse pour enrichir les accompagnements existants et proposer une approche sensible et respectueuse du deuil sous toutes ses formes.
Les prochaines activités autour des carnets de deuil dans les plates-formes :
Conclusion
En associant créativité et accompagnement structuré, le Carnet de Deuil© s’impose comme un outil précieux et innovant dans l’accompagnement du deuil. Il permet à chacun d’explorer son vécu et de reconstruire progressivement du sens, en mobilisant des ressources internes souvent inexploitées par la parole seule.
Son intégration dans les plates-formes wallonnes de soins palliatifs reflète une volonté d’élargir les moyens d’accompagnement. Face à la nécessité de proposer des accompagnements toujours plus adaptés aux besoins des personnes endeuillées, le Carnet de Deuil© pourrait continuer à évoluer, s’ouvrir à de nouveaux publics et s’intégrer plus largement aux pratiques de soins palliatifs et d’accompagnement du deuil. Il reste un espace de transformation intérieure unique, où chacun peut, à son rythme, trouver une voie d’expression et de reconstruction.
Un article publié dans le numéro 67 de la Revue des soins palliatifs en Wallonie – dans le dossier « Nouvelles perspectives sur le deuil » – rédigé par Eve-Amandine Leloup – Chargée de projets – avec l’aide des plates-formes wallonnes.
[1] Jean-Michel Longneaux, Philosophe, aborde ces questions dans son ouvrage « Finitude, solitude, incertitude. Philosophie du deuil », paru aux éditions PUF le 12 février 2020.
[2] Pour explorer plus en profondeur la notion d’art-thérapie (et en particulier en soins palliatifs) : La revue des soins palliatifs en Wallonie, n°43, juin 2019 et son dossier « Art-thérapie et autres approches complémentaires dans les soins palliatifs » en pp. 9-33
[3] Elisabeth Kübler-Ross, Sur le chagrin et sur le deuil, éd. Pocket, Paris, 2011
[4] Jean Monbourquette, Isabelle d’Aspremont, Excusez-moi je suis en deuil, éd. Bayart, Paris, 2020


